Conscientiser le business de la violence en ligne

Une vraie question de société

Cet article est un appel à une prise de conscience urgente et collective !
Peut-être aussi une sorte de « coup de gueule »…

Pas contre vous qui allez le lire, mais contre nous tous, collectivement.
Pas pour nous faire culpabiliser mais pour informer, nous inciter à réagir, à ne pas faire comme si « ça » n’existait pas.

– Hi, cKiou n’a pas l’habitude de te voir remontée comme ça… Mais elle comprend ! Comment ne pas être indigné par ce que certains médias appellent « un fait divers ». Tu as raison de ne pas te contenter de ça. Et il faut expliquer pourquoi.

– Merci pour ta compréhension ma petite cKiou ! Voilà l’histoire, et pourquoi un triste événement doit sortir de la case des « faits divers » qui lui a trop vite été attribuée, et des polémiques associées, pour interpeler la société en profondeur.

Déclencheur, le décès en direct d’un streameur sur la plateforme Kick

 

Une apparence de « fait divers »

Devant des milliers d’internautes spectateurs de la chaine de streaming  portant son nom sur la plateforme Kick, le streameur Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven, a perdu la vie.

Ce décès n’est pas un tragique « incident de parcours », qui aurait malheureusement été surpris par la caméra du live, lui donnant ainsi une allure de fait divers… Il est le résultat de plusieurs mois de mauvais traitements proches de la torture, d’humiliations et d’insultes, infligés par les acolytes de la victime, pour satisfaire les centaines de milliers d’abonnés à cette chaine de vidéos live.

Ce décès n’est pas un « fait divers ». C’est l’un des « signaux » qui pointe une vraie question de société, qu’il est urgent de conscientiser si l’on ne veut pas que le phénomène, sur lequel elle se pose, s’ancre au point de ne plus pouvoir l’enrayer !

La violence érigée en spectacle

Bien au-delà du fait divers, la violence est devenue un spectacle organisé !

En témoignent les quelques 200.000 personnes qui s’installaient régulièrement devant cette plateforme pour assister à une succession d’actes de maltraitance infligées à un souffre-douleur par des tortionnaires en titre, connus sous les noms de Naruto et Safine.

En témoigne l’intérêt du public, les lives faisaient quelques 150.000 vues en moyenne et certains ont atteint le million.

En témoigne aussi la longévité du phénomène, reconduit depuis environ 2 ans ! Des spectacles de théâtre ou d’artistes (des vrais) ne tiennent pas l’affiche aussi longtemps…

 

La violence rémunérée

La violence est devenue un spectacle rémunéré. Si, si, et pas seulement en payant sa place comme on achète son entrée au cinéma. Au point que certains spectateurs fassent chauffer leur carte bleue pour réclamer davantage de violence, d’humiliations, d’injures !
Avec des messages tels que : « je m’ennuie, je verse 50€ pour qu’il en bave… », et les tortionnaires s’exécutaient.

« Je m’ennuie, je verse 50€ pour qu’il en bave… »

 

Qu’est-ce que cela raconte de la société qui se façonne actuellement ?

La société rejette depuis longtemps le spectacle de violence sur les animaux…

Il est intéressant de rappeler que la violence infligée à l’animal sous forme de spectacle constitue un délit. Exemple, en France les combats de chiens sont sanctionnés par l’Article 521-1 alinéa 1 du nouveau code pénal, et cela depuis 1834 !

De même, le fait (publiquement ou non) d’exercer des sévices graves ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Lorsque les faits ont entraîné la mort de l’animal, les peines sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende.

Un tournant civilisationnel ?

 

Aujourd’hui, la société se focalise sur les « pouvoirs » de l’intelligence artificielle, le risque que ces technologies deviennent plus intelligentes que les Humains, voire même que ceux-ci se crétinisent. Comme face à l’émergence de toute grande technologie au fil de l’Histoire a éveillée, ces peurs peuvent être salutaires ! Elles ont souvent poussé la réflexion, permis d’ériger des garde-fous à la fois technique (exemple, le passage-à-niveau pour permettre aux trains de traverser les routes sans accident) et législatif pour encadrer les mésusages induits.

Mais ne devrait-on pas « aussi », voire surtout, considérer l’impact de la poussée d’une telle mise en scène numérique de la violence ? D’autant plus qu’elle fait écho à des phénomènes de violence de plus en plus présents dans tous les domaines de la société.

 

Violence numérique, un épiphénomène récurrent

On constate de plus en plus que pour faire de l’audience, et donc générer des revenus publicitaires, des plateformes payent des jeunes par exemple pour se scarifier et s’infliger des sévices.

Or, qui dit « audience », dit des spectateurs, en nombre, pour regarder de tels contenus ! Pourquoi ? Deux raisons émergent : la banalisation et l’addiction.

 

Le risque de banalisation

Le fait que les plateformes se rémunèrent par le nombre de vues et la publicité, encourage le business de la violence.

Or, la multiplication des représentations de violence, le fait qu’elle se retrouve partout, sous des formes multiples, contribue à sa banalisation. Devenue banale, commune, elle peut finir par s’inscrire progressivement dans l’imaginaire collectif comme « normale ». On ne se pose même plus la question de savoir si c’est acceptable ou non.
Et cela commence déjà : exemple, parmi les commentaires entendus, « ça ne fait de mal à personne si je regarde ! ».

 

Le syndrome addictif, à l’instar de la « dépendance aux réseaux sociaux »

En se fondant sur les sciences du comportement, les grandes entreprises du Web, ont depuis l’origine de notre monde numérique, programmé leurs algorithmes pour promouvoir l’engagement de l’internaute.
Exemple, les likes : ils activent dans notre cerveau le circuit de la récompense qui libère de la dopamine et procure un afflux de plaisir, encourageant ainsi l’individu à continuer pour provoquer cette récompense. De fait, chaque like reçu, chaque commentaire flatteur, contribue à construire une version idéalisée de nous-mêmes.

De même, le spectacle de la violence, au-delà des émotions qu’il suscite à lui seul, est récompensé par les surenchères verbales, les likes. Il provoque également une émotion collective (des échanges communautaires), elle aussi libératrice de dopamine.

Le facteur « addiction » aussi pour le streameur

Certes, les victimes qui s’infligent, ou se laissent infliger des sévices, le font pour commencer par appât du gain. Jean Pormanove évoquait des revenus autour de 6.000 € par mois.
Mais pas seulement.
Leur « récompense » pas aussi par le même circuit de libération de dopamine provoqué par la notoriété. Dit autrement, une fois amorcée, il est possible de ressentir le besoin de « popularité à n’importe quel prix », voire jusqu’à accepter l’inacceptable plutôt que de retomber dans l’insignifiance.

Violence, que dit la Loi ?

La violence est définie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme : « l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menaces […] qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, des dommages psychologiques, des problèmes de développement ou un décès »

Violences volontaires en réunion

Lorsque les faits de violence sont commis en réunion, les peines sont portées à 7 ans d’emprisonnement et à 100 000 euros d’amende.
Est considéré comme circonstance aggravante le fait de les commettre en présence de mineurs

Point sur « l’affaire »

 

  • Une première étape

Après avoir été repéré en 2024, notamment par Mediapart, des poursuites avaient été engagées en France, ce qui avait entraine une suspension de la chaine pendant une semaine. Jean Pormanove avait alors lui-même assuré, ainsi que ses tortionnaires, qu’il s’agissait de « mises en scène » pour « faire des vues » et gagner de l’argent, évoquant des revenus de 6.000 € par mois.

  • Sur le plan juridique

Après autopsie, le décès ne serait pas dû à l’intervention d’un tiers mais à des causes « médicales ou toxicologique ». A noter : même avec l’accord de la victime, ces violences restent pénalement répréhensibles.

  • Depuis le décès de Jean Pormanove

Kick dit avoir banni « tous les co-streameurs ayant participé à cette diffusion en direct, pendant la durée de l’enquête en cours ». La plateforme a également déclaré s’être engagée à coopérer avec les régulateurs européens afin de se conformer à la directive européenne sur les services numériques (DSA).

Après un échange avec les dirigeants australiens de la plateforme, l’Arcom a déclaré que Kick s’est aussi engagé à « revoir l’ensemble de ses procédés en matière de modération des contenus, de définition de ses conditions générales d’utilisation et de protection des mineurs ».

Construire une culture de la responsabilité numérique

Jusqu’à ce décès survenu en ligne, on assistait à une poussée silencieuse de ce business de la violence.Ce reflux des limites que l’éducation et la culture ont jusque-là posées doit forcer la société à réfléchir et faire des choix.

Le risque à l’échelle des usages numériques

 

Outre la dimension individuelle, en soi déjà problématique, de l’acceptation et de la pratique de la violence qui va crescendo, on se trouve du même coup devant un engrenage à l’échelle des usages numériques.

Si j’osais la métaphore climatique (en fait j’ose…), je dirais que l’on est face à une sorte de « crue centennale numérique ». La violence monte, c’est d’abord inquiétant. Puis elle prend de la force, de la vitesse et inonde les strates de la société…

Est-ce ce monde que l’on veut laisser à nos enfants ?

C’est vrai que la violence est partout, qu’il y a des guerres, des catastrophes climatiques, des crimes…. mais justement faut-il y ajouter la violence comme business, de la violence choisie, voyeuriste, inutile ?

Poser des digues

Aujourd’hui, la violence monte… Il est grand temps de commencer à poser des digues.

  • Une première digue, le cadre législatif européen : la régulation et la modération de contenus

Ce cadre législatif oblige les plateformes qui délivrent des contenus aux citoyens européens à protéger les utilisateurs (particulièrement les mineurs) de contenus illicites (la violence accessible aux mineurs est un contenu illicite)
Elles ont obligation de les retirer rapidement lorsque les algorithmes ne suffisent pas à les empêcher d’apparaitre. La technologie permet ce filtrage. Exemple, sur YouTube, une IA aide à filtrer les contenus violents quasiment en temps réel. A défaut les sanctions, pouvant aller de fortes amendes au blocage, doivent s’appliquer.

  • Seconde digue, la sensibilisation et l’éducation

Ces comportements ne sont pas une fatalité.Chacune et chacun d’entre nous avons la possibilité d’apporter sa/ses pierres à la construction de digues et de barrages face à cette question de société.

Si ces spectacles de violence se déroulaient dans la rue, nous réagirions immédiatement. Déjà en appelant immédiatement les forces de l’ordre. Et dans un second temps, en expliquant à nos jeunes, qu’ils soient acteurs ou spectateurs, que c’est inacceptable ; de la même façon que nous leur avons appris à ne pas voler dans les magasins !

Certes, certains se diront qu’à elles seules ces digues ne suffiront pas. Ou prendront du temps. Mais « les seuls combats que l’on est sûr de perdre ne sont-ils pas ceux que l’on ne livre pas ? ». Et pour ma part, j’ai envie de livrer celui-ci, de dire non à une sorte de complicité passive !

La violence est au cœur de toute civilisation depuis la pierre et le feu. Mais mise à l’échelle du numérique et de la puissance algorithmique, elle prend une toute autre dimension.
C’est ce qui appelle à l’urgence de s’en saisir collectivement, sans attendre de s’en remettre aux seuls garde-fous sociétaux traditionnels comme la régulation et la sanction pénale.
La balle est donc aussi dans notre camp avec l’éducation, la sensibilisation… à commencer par nos proches, nos enfants…

 Le regard de cKiou

– Hi, cKiou est vraiment affligée pour les Humains par cette situation. Ils auraient vraiment tort de prendre cela à la légère.

On peut se demander comment ça se fait que beaucoup d’Humains s’inquiètent de ce que l’intelligence artificielle pourrait devenir plus intelligente qu’eux… Mais pas vraiment de cette violence numérique qui déboule concrètement dans leur monde !

Du coup, cKiou aussi est d’accord pour apporter sa pierre en aidant à sensibiliser contre ce phénomène de violence.

Et pour ne pas manquer la suite de l’Histoire du numérique…

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