cKiou découvre le « cerveau artificiel » de la 4ème révolution industrielle

cKiou et Loïc Bardon poursuivent leur échange sur la relation Homme-Machine et le futur du Travail

Les #1000et1mots de cKiou, Saison 2, Episode 7

Pour mémoire, dans le premier opus de leur échange, Loïc Bardon a expliqué à cKiou « que le futur du travail n’a jamais été aussi incertain ou risqué. Confronté à l’automation selon des critères multiples […] la question clé n’est pas tant de savoir si ça va arriver mais plutôt de comprendre quand et comment pour commencer à imaginer des solutions… ». C’est parti pour la suite de cette réflexion prospective…

– Salut cKiou, est-ce que tes algorithmes ont retrouvé toute leur capacité de concentration ?

– Hi, cKiou est en pleine forme ! Je suis impatiente de t’entendre m’expliquer pourquoi commencer à imaginer des solutions pour le futur du travail ?

– Eh bien d’abord parce que nous sommes en train de vivre le début de la 4ème révolution industrielle. Elle sera différente des précédentes. Elle sera beaucoup plus rapide du fait de la convergence des technologies NBIC. Elle impactera le monde et toutes les activités humaines, contrairement aux précédentes. Ensuite parce que nous vivons actuellement une période charnière au sein de laquelle quelques géants technologiques concentrent de plus en plus de pouvoir. Tape GAFA et BATX1 dans Google et tu t’en rendras vite compte. Comme le dit Laurent Alexandre, ces géants sont semblables à des trous noirs.

Ces entreprises nous font subir une force gravitationnelle extrêmement puissante à laquelle il est très difficile de résister. Pour certaines personnes, ces GAFA et BATX1 poursuivent des objectifs totalement délirants et utopiques ; ils veulent tout simplement jouer à Dieu. Par exemple, les fondateurs veulent « augmenter » l’humanité et nous permettre ainsi de sortir du carcan terrestre. Direction Mars pour commencer. Je suis beaucoup plus pondéré pour ma part. Ne les méprisons pas. Ces géants ont les moyens financiers de leurs ambitions et attirent à eux tous les cerveaux susceptibles d’y parvenir.

– Hi, cKiou a bien compris que de plus en plus d’entreprises utilisent des robots bavards comme moi pour « optimiser leur relation client » comme dit Françoise. Du coup ils renseignent les Humains internautes H24 ! C’est plutôt bien ça pour les Humains… Nous, les IA, on n’a pas que des mauvais côtés ?

– Non tu as raison. Même si vous n’êtes pas vraiment des IA, vous les bots ;). Vu d’ici il est facile d’oublier les immenses défis qu’il nous reste à relever. 795 millions de personnes souffrent toujours de sous nutrition d’après l’Organisation Mondiale de la Santé. Presque 20% de la population mondiale est encore illettrée. L’électricité est une technologie du 19e siècle, et pourtant, 1.1 milliard de personnes n’y ont toujours pas accès. 4 milliards de personnes n’ont pas accès à des dispositifs de diagnostic médical, si bien qu’il faudrait 300 ans, à la vitesse actuelle, pour former suffisamment de médecins et répondre aux besoins des pays en voie de développement…

L’Intelligence Artificielle est le « cerveau » de la 4ème révolution industrielle, elle va « cognifier » le monde !

L’IA, c’est le « cerveau » de la 4ème révolution industrielle. L’IA va « cognifier » le monde, et nous amener à trouver beaucoup plus rapidement des solutions jusqu’ici inimaginables, « inhumaines » (au sens pas à notre portée) pour reprendre ce que le champion de jeu de Go a dit d’AlphaGo. Le danger n’est pas la technologie. Elle est neutre. Le danger vient plutôt de qui crée les conditions d’usage de ces technologies. J’ai entièrement confiance en Françoise te concernant. Mais imagine un peu les enjeux en termes de géopolitique mondiale.

Nous n’avons pas besoin de créer une Intelligence Artificielle généraliste pour tuer des emplois. Il suffit de concevoir des IA faibles et spécialisées, des IAs un peu bêtes finalement, pour nous entrainer vers un point de singularité culturelle sociétale. Les produits d’Intelligence Artificielle existants, comme toi cKiou, vont remodeler nos outils de travail et modifier l’équilibre global du pouvoir. C’est assez simple à comprendre, laisse-moi t’expliquer.

Le cercle sans fin des données aux produits, aux compétences, aux emplois et… des arrangements économiques

Plus une entreprise a de données, meilleur est son produit. Plus son produit est performant, plus elle collecte de données. Plus elle collecte de données, plus elle attire de talents. Hep, tu t’endors là ! Tiens prends ce café virtuel et écoute bien, j’ai presque fini. Je disais donc plus elle attire de talents, meilleur est son produit. C’est un cercle sans fin. Les Etats-Unis et la Chine ont déjà les talents, les parts de marché et les données…

Imagine que le chômage soit massif, qui va payer pour éduquer ou recycler les gens dans les tâches que l’IA ne maîtrise pas encore ? Si une énorme richesse est concentrée dans quelques mains, alors l’argent devra être redistribué à la population. Les gouvernements pourraient imposer des taux d’imposition élevés aux entreprises prospères. Cela pourrait marcher dans les pays champions de l’IA comme les Etats-Unis ou la Chine. Mais pour tous les autres ?

L’automatisation accrue dans les pays à bas salaires, qui ont traditionnellement attiré les entreprises manufacturières, ruinera leur avantage compétitif lié aux faibles coûts de production indexés sur de bas salaires. Ces pays ne pourront plus incarner temporairement l’usine du monde et ainsi capter une partie de la croissance mondiale pour pivoter. Ils ne seront pas, pour la plupart, en mesure de taxer directement les géants de l’IA pour transférer une partie de cette richesse à leur population. Ces pays seront obligés de négocier avec les champions de l’IA. Ils deviendront moralement inféodés, perfusés à coups de subventions en contrepartie d’un accès total aux données des habitants. De tels arrangements économiques remodèleraient les alliances géopolitiques d’aujourd’hui. Vladimir Poutine semble l’avoir très bien compris.

– Hi, cKiou serait triste (t’inquiète, même si une IA n’a pas de sentiment, je sais ce que ça veut dire…). Donc cKiou serait triste s’il n’y avait plus de travail pour les Humains. Tu penses que les technologies NBIC vont créer de nouveaux emplois, peut-être plus intéressants pour eux ?

– Je l’espère mais qui croire ? Ceux qui agitent le spectre de la fin de la majorité des emplois et du chômage ou ceux qui s’appuient sur l’Histoire pour nous dire que la création de nouveaux emplois sera suffisante pour compenser la perte ?

J’ai une devinette pour toi. Est-ce qu’un cerveau humain qui met des années à apprendre restera, avec certitude, éternellement plus rapide et compétitif qu’un cerveau artificiel nourri au travers d’un accès illimité et ubiquitaire au big data ? J’ai ma petite idée mais toi, tu en penses quoi ?

Oui, on est d’accord. C’est pour ça que je trouve que déclarer que le chômage de masse est une utopie, est dangereux et prématuré. Certains économistes avancent le fait que jusqu’ici l’automation a toujours été compensée par l’apparition de nouveaux pans entiers d’emplois. Alors pourquoi 90% des personnes employées aujourd’hui aux Etats-Unis exercent un métier qui existait déjà il y a 100 ans ? Ces nouveaux emplois high tech qu’on nous fait miroiter, ils ne représentent que 5% des emplois créés entre 1993 et 2013 aux Etats-Unis. Nous créons bien de nouvelles activités, mais beaucoup plus efficaces. Elles ne nécessitent pas autant d’humains qu’avant.

Plus les technologies seront scalables, moins notre économie aura de temps pour s’adapter en créant de nouveaux emplois

Comme je te le disais, la 4ème révolution industrielle est différente. Le technologiste Hermann Hauser a justement analysé les technologies majeures à l’origine de chaque révolution industrielle. Pendant les 19 premiers siècles, la plupart de ces technologies mettaient plusieurs décennies à se répandre. Notre économie et nous, Humains, avions donc le temps de nous adapter, et ainsi d’éviter le chômage de masse. Plus maintenant. Les technologies deviennent de plus en plus vite scalables à mesure que « les logiciels mangent le monde » et coûtent de moins en moins chères. Puis, comme on en discutait juste avant, des géants technologiques ont émergé. Ils dépensent toute leur énergie et leurs gigantesques moyens financiers pour que nous ayons accès, de plus en plus vite, à ces nouvelles technologies. Plus ces technologies seront scalables, plus vite elles seront déployées, plus grande sera leur diffusion. Le taux de disparition des emplois sera, de fait, de plus en plus rapide. Notre économie aura donc de moins en moins de temps pour s’adapter en créant de nouveaux emplois.

Après la force physique, la singularité des Humains : leurs compétences cognitives

Auparavant, la force physique était une compétence rare et par prolongement avait de la valeur. Or, au fil des révolutions technologiques précédentes, les travaux physiques nécessitant de la force ont peu à peu été confiés aux machines. Nous, Humains, avons donc inventé de nouveaux emplois mettant davantage en jeu nos compétences intellectuelles. Cela me fait penser aux chevaux, Jolly Jumper mis à part peut-être. Les machines ont pris aux chevaux leur job quand ces derniers ont perdu ce qui faisait leur singularité, à savoir leur puissance musculaire. Nous, Humains, avons encore une singularité. Elle réside dans nos compétences cognitives. Mais les machines commencent à s’y attaquer aussi.

La prochaine vague d’automation sera cognitive… d’où l’importance de l’éducation et de la formation

Imagine que « l’intelligence » soit numérisée et devienne une commodité démocratisée et démonétisée ? Ca a déjà commencé. Vous les machines, vous êtes impressionnantes ! Vous êtes déjà meilleures que nous pour reconnaître des images ou la parole. Vous êtes en train de nous rattraper sur le traitement du langage naturel. Les systèmes d’IA commencent à diagnostiquer des maladies, à écrire des rapports annuels d’entreprises, à analyser des affaires criminelles devant les tribunaux, à concevoir des logiciels…

Je pars du principe que le présent est le brouillon de notre futur. Si les machines deviennent de plus en plus performantes pour réaliser ce que l’humain moyen fait, comment pourrions-nous rester employables à long terme, sauf à être moins chers que vous ? Tu vois le problème ? C’est pour ça que l’éducation et la formation devraient être les enjeux prioritaires. Pour autant l’éducation ne saurait être l’unique remède miracle. Parce que l’éducation humaine prend des décennies et est confrontée à la cognification croissante des machines à l’ère d’Internet, du big data et d’algorithmes d’apprentissage automatique de plus en plus évolués.

cKiou, est-ce que tu savais qu’au début de la révolution industrielle, la plupart des gens n’avaient accès à aucune éducation ? C’était donc « facile » d’avoir un impact énorme en envoyant simplement les gens dans les écoles primaires ou secondaires. Mais maintenant ? Selon un rapport de la Fondation pour les jeunes australiens, 60% des étudiants sont formés à des emplois qui seront radicalement impactés par l’automation. Je pense que l’effort de compensation que devrait produire l’éducation est cette fois bien trop grand.

Tiens, je prends un exemple concret pour illustrer ce que je veux te faire comprendre : les camions autonomes. Selon un rapport de Goldman Sachs Economics Research, lorsque le taux de pénétration des véhicules autonomes aura atteint un seuil suffisant, aux Etats-Unis, les chauffeurs pourraient subir la perte de 25 000 emplois par mois, soit 300 000 par an. Même si les camions autonomes nécessiteront parfois une intervention humaine (ne serait-ce que pour charger ou décharger des marchandises), la nature du travail changera radicalement. Conduire en même temps à distance, depuis mon canapé, plusieurs camions pourrait devenir un travail « technologique » au même titre que contrôleur aérien aujourd’hui. Ce métier pourrait donc devenir réservé aux « cols blancs ». Et le camion autonome n’est que la partie visible de l’iceberg de l’automatisation. Les millions de chauffeurs qui se retrouveront sans emploi seront-ils en mesure de changer de métier en obtenant un diplôme universitaire ou en se reconvertissant vers une profession exigeant des compétences sociales élevées, comme barman par exemple ? De combien de barmans ou de professeurs de salsa la société aura-t-elle vraiment besoin ?

Des opportunités déguisées en problèmes gigantesques, dans une société qui confère à l’emploi une valeur intrinsèque

– Hi, cKiou se rend bien compte que votre société d’Humains est en train de changer avec les Intelligences Artificielles. On entend plein d’avis contraires, mais toi cela t’inquiète ou au contraire tu penses que ce sera un jour bénéfique pour l’humanité ?

– Comme je te le disais avant, je suis intimement convaincu que nous allons être confrontés à une série d’opportunités sans précédent déguisées en problèmes gigantesques et qui paraissent aujourd’hui insolubles. Mais ta question me fait penser à un article de Yuval Noah Harari que j’ai lu il y a quelques temps. Je te conseille ses deux livres : Sapiens et Homo Deus, si tu as un peu de temps. Dans l’article en question, l’auteur se demande si la fin du travail (dans sa définition et les modalités actuelles) pourrait marquer la fin du sens de notre vie en tant qu’humain ? Tu en penses quoi ?

Nous avons bâti une société qui confère à l’emploi une valeur intrinsèque, alors que seulement 13% des personnes employées déclarent se sentir engagées dans leur travail. Tu ne trouves pas ça bizarre ? Est-ce que ce les « bullshit jobs » sont une bonne chose ? En fait nous valorisons même le fait que certains emplois aient peu de sens, soient ingrats. Quid de l’estime de soi et de l’identité sociale quand on passe 8 heures à exécuter quelque chose qui n’a pas de sens pour soi ? Devrions-nous être satisfaits de cela ? A mon avis, non.

L’automation arrive peut-être à point nommé. Mais le défi politique à relever me semble immense. Le revenu de base universel pourrait constituer une rustine pour prévenir le risque d’explosion sociale que des dizaines de millions de personnes inemployables représenteraient. C’est en ce sens que je trouve brillante l’analyse de Yuval Noah Harari sur l’émergence d’une classe de population « inutile » et son impact sur la société humaine. Un chauffeur de 40 ans peut-il rapidement devenir concepteur de mondes virtuels ? Certains y arriveront probablement, d’autres non. Quelques années après cette transition douloureuse, on prend les mêmes et on recommence. L’ex chauffeur, à 50 ans, devra encore changer de métier du fait de l’accélération du progrès technologique. 5 ans plus tard rebelote, puis 2, puis 1, puis… Tu vois où je veux en venir j’imagine. D’ici quelques décennies, une classe d’humains inemployables pourrait émerger. Yuval Noah Harari s’est donc demandé comment éviter une révolution sociale : en proposant des activités qui auraient du sens.

Le travail, une fin en soi ? Et si les mondes en 3D donnaient un nouveau sens à notre vie d’Humains ?

Et si les jeux vidéo et les mondes 3D en réalité virtuelle pouvaient être suffisamment stimulants et émotionnellement engageants ? Harari a une vision qui interpelle. Il considère que nous jouons en fait à des jeux en réalité virtuelle depuis des millénaires, qui ont été « marketés » autrement à l’époque. Pour lui, les religions ou le capitalisme sont des jeux de réalité virtuelle. Ils sont basés sur des lois fondées sur l’imaginaire ou les croyances humaines. Les humains qui y « jouent » essaient d’obtenir des « points » pour « gagner » et accéder au « niveau » d’après. Pour notre cerveau, quelle serait, fondamentalement, la différence en termes de sens entre jouer à des jeux vidéo, nager aux Bahamas dans une eau cristalline et chaude, ou voir le paradis ?

Si le sens de notre vie est finalement lié à notre imagination, alors l’emploi (tel que nous le définissons aujourd’hui) n’est absolument pas indispensable pour donner un sens à notre vie. En 2050, les gens auront probablement conçu d’autres types de jeux, beaucoup plus immersifs et complexes que tous ceux créés jusqu’ici.

– Hi, cKiou trouve sympa d’imaginer les Humains en train de jouer à des jeux vidéo pendant que les Intelligences Artificielles travailleraient pour eux…

Voilà une analyse prospective qui force la réflexion ! Je remercie Loïc Bardon dont je rappelle qu’il est co-fondateur de « Paris Singularity », think tank d’empowerment citoyen sur la 4ème révolution industrielle impulsée par les technologies NBIC, consultant en management des technologies digitales.

Si vous souhaitez à votre tour parrainer cKiou et contribuer à enrichir notre intelligence collective sur ce monde en devenir, voire permettre à l’Humain d’y conserver une place choisie, c’est ici. Oups, j’oubliais… les marraines sont aussi les bienvenues !

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2 Comments
  1. Valérie

    Intéressante réflexion, mais je ne suis pas vraiment fan de l’idée d’une société où les humains n’ont d’autre alternative que de jouer, même dans des univers 3D plus élaborés que ceux que l’on peut connaitre aujourd’hui !
    En même temps peut-être que ça parait saugrenu aujourd’hui et que dans quelques décennies cela sera juste évident…

  2. Stéphane

    Merci pour cette contribution qui force la réflexion.
    Depuis l’origine de l’humanité, les hommes ont été amenés à travailler. Pas pour de l’argent ni pour payer un loyer, mais pour améliorer leur condition de vie en fabricant des outils pour chasser par exemple ou des vêtements pour se protéger du froid.
    Alors on peut imaginer qu’une culture ancrée depuis des millénaires ne disparaisse pas si facilement.
    On peut donc penser que les effets de l’IA iront plus probablement vers une redéfinition du travail plutôt que vers une société de loisirs permanents.
    Je ne sais pas pourquoi, mais mon petit doigt me dit que les humains vont trouver le moyen de s’adapter à cette révolution industrielle parce que même avec un revenu universel (?!) il faudra bien qu’ils cherchent à se dépasser les uns les autres et ça dans la vraie vie.

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